Accueil

Adeline

L'histoire d'Adeline Aladin

''Ce qui transforme la vie de misère en une vie de malheur, c’est cette jeune femme belle, souriante, travaillante qui est devenue le fardeau d’une famille isolée''

Adeline est une jeune femme de 24 ans. Elle a deux enfants, trois sœurs, une mère forte, et depuis près d’un an, un handicap.  

Ce n’est pas simple de dire un handicap, puisqu’elle fût prise d’une forte fièvre peu après son accouchement et c’est à ce moment que son état s’est aggravé. Incapable de marcher, de parler, de boire ou de manger, elle resta à l’hôpital durant quatre mois et effaça le peu d’économies que sa pauvre famille détenait. Je le mentionne parce que c’est aussi une cause d’exclusion, la pauvreté; même dans l’un des pays les plus pauvres de la planète, la pauvreté est vue comme étant une erreur, une faute à porter et dont il faut se défaire

Deux heures vingt-sept minutes de la nuit, ou du matin, je ne sais plus. Des cris nous ont éveillés, moi et les huit occupants de la maison deux pièces. La neuvième occupante de cette maison au toit de chaume, c’est Adeline et les cris, c’est elle qui les pousse. Sa voix rebondit sur les murs de pierre et de ciment, pour nous revenir plus forte, plus désespérée. Ça durera une heure et je me dis qu’il y a de ces heures où chaque seconde compte plus qu’on ne l’aurait imaginé. Les suggestions fusent de toutes parts : la coucher dehors, la frapper à coups de bâtons, lui arroser le visage avec de l’eau… mais sa mère qui la tient bien collée à son corps, appuyée contre son cœur, reste impassible. Ce sera la patience, la fatigue et l’amour qui l’aideront ce soir. Adeline, bercée dans les bras de sa mère Yfany, se rendort finalement sur un air créole offert à Jésus, fredonné par sa mère fraîchement convertie au protestantisme.


Oui, bien sûr, lorsque vous demandez si Adeline prend des médicaments, sa mère vous répondra par la positive, mais pas aujourd’hui. Yfany a oublié d’acheter les médicaments pour sa fille au marché du village. Comme quoi, même pour la mère prévoyante et aimante qu’elle est, les médicaments ne sont pas une priorité. Qu’est-ce qui peut bien l’être, dans un monde où vos voisins vous évitent depuis que votre fille est « malade »? Faut-il s’en débarrasser en la laissant devant la porte d’un asile? Ou fait-il la faire taire à coups de bâtons? On voudrait bien essayer le ougan (prêtre vaudou) du village voisin, mais ça coûte trop cher. Alors on priorise les autres membres de la famille, tout en gardant un œil sur Adeline. Depuis peu, Yfany s’est convertie au protestantisme. Pour sauver sa fille nous dira-t-elle plus tard, quand tout le monde se sera rendormi:

Quand j’étais à l’hôpital avec Adeline, personne ne prêtaient attention à nous, à moi ou ma fille. On nous laissait des journées entières sans venir nous voir, sans nous expliquer ce qui se passait. On faisait des tests à ma fille, des tests je ne sais trop pourquoi, et on ne revenait jamais avec des résultats. Tout ce qu’on m’apportait, de temps à autre, c’était une facture de produits à acheter à la pharmacie pour qu’ils continuent leurs tests… Gants, aiguille, pansements… et puis d’autres choses dont je n’avais jamais entendu parler.

Un jour, un groupe de femmes est venu à l’hôpital pour réconforter les gens. Ils ont passé beaucoup de temps avec Adeline et moi. Elles m’ont expliquée qu’Adeline avait peut-être péchée, elle ou quelqu’un d’autre de la famille et que Dieu voulait nous punir. Mais elles ont dit aussi que je pouvais, avec Adeline, faire pardonner nos péchés familiaux. Je vais encore à l’église plusieurs fois par semaine, Adeline n’a pas encore la force d’y aller mais ça ne saurait tarder. Je prie le seigneur chaque jour pour qu’il guérisse ma fille.

Comment guérir ce qui n’est pas une maladie? Comment espérer donner de l’espoir sans parler de Dieu, ou de miséricorde? Ici, il fait chaud tout le temps. Et les histoires s’entremêlent pour finir par brouiller les cartes. Même Christophe Colomb, l’explorateur qui trouva l’île d’Hispaniola (Haïti et République Dominicaine) en 1492, s’y perdrait. On parle de Dieu et de vaudou, de péchés et de mauvais sorts, comme si tout était relié. En fait, puisqu’on ne comprend pas, on imagine. C’est moins cher qu’une visite chez un spécialiste et ça anime les conversations.

J’ai parlé de pauvreté au début, je n’ai pas tout dit. La famille d’Adeline vit encore dans une maison traditionnelle : toit de chaume, murs de pierre et de ciment peints en rose, bout de bois et fissures étant de mises. Les repas sont simples, du riz, des pois, des bananes bouillies… Quand on en trouve. Parce que l’argent fait défaut, ici plus qu’ailleurs. Les enfants ne vont pas à l’école, mais ça ce n’est pas une exception. Ce qui transforme la vie de misère en une vie de malheur, c’est cette Adeline; cette jeune femme belle, souriante, travaillante qui est devenue le fardeau d’une famille isolée. Les murmures se font échos, racontant à la lueur d’une lampe à l’huile, ce que la victime aurait fait pour mériter son sort. Les têtes se tournent sur le chemin, quand on voit cette femme et sa fille marcher vers l’atelier de travail de L’Arche. Va-t-elle contaminer les autres? Aura-t-elle une autre crise de panique en plein jour? Les curieux l’espèrent, les pieux le craignent.

Dans cette histoire, il y a l’avant et l’après et assurément, c’est le plus dur à avaler. Il y a la femme jeune et belle, courtisée, mère, voisine, cousine, sœur. Une Adeline qui elle-même se moquait probablement des gens différents, des handicapés et des gens laids. Puis il y a cette femme qui boite, qui ne parle plus normalement, qui pleure sans raisons et qui hurle en pleine nuit sa propre détresse. Devenue étrangère dans sa famille, ses propres enfants ne la reconnaissent plus. Le plus vieux, Steven, âgé d’à peine cinq ans, s’élève seul, souvent dans la nudité et le chaos. La plus petite, née en janvier dernier, à la chance d’être prise en charge par l’une des sœurs d’Adeline, la deuxième de la famille, qui est aveugle. Parce que je ne vous ai pas dis ça tout à l’heure. Ils sont doublement malchanceux dans la famille, ils doivent fournir à deux personnes handicapées. En Haïti, comme dans toute société faisant face à une pauvreté absurde, les enfants servent à aider la famille; ils sont l’investissement des parents sans le sous. Alors quand on se retrouve avec la moitié de notre investissement qui ne sera jamais rentable, ben on panique et on parle de crash… Sauf que l’humain n’est pas un nombre spéculatif mais un être qui doit parfois se débattre pour survivre.

Dimanche matin, sept heure et quart. Yfany et la plus vieille sœur d’Adeline sont à l’église. Le soleil, qui quelques minutes auparavant n’était qu’une lueur rosée dans le ciel de Chantal, amorce sa montée fulgurante entre les feuilles de bananiers. Déjà, on sent l’odeur du charbon qui fume. Tout le monde est un peu fatigué de la nuit et pourtant, il n’y a que Fara, la jeune sœur d’Adeline, qui soit encore au lit. Esquivant un sourire elle nous dit, les yeux à moitié clos devant l’éternel recommencement :

Ma sœur est comme ça, et il faut qu’on trouve à manger quand même. Oui, c’est sûr que la vie est plus dure depuis quelques mois. Le regard des gens n’est pas facile, je suis souvent en colère contre ses gens qu’on croyait nos amis. Pourtant, le soleil se lève et on est en vie, alors on se résigne et on se débrouille. On se résigne et on continue. On se résigne… et on prie.

Jonathan Boulet-Groulx,

Responsable de l'atelier de travail de L'Arche Chantal

Reconstruction


Dans un contexte post-séisme et un environnement fragilisé, toujours menaçant par les catastrophes naturelles et celles que nous produisons nous-mêmes en abandonnant notre responsabilité humaine, toute reconstruction qu'elle soit personnelle ou sociale demeure un grand défi.

Handicap mental


Avant le 12 janvier 2011, la situation des personnes ayant un handicap n’avait jamais été une préoccupation importante pour les Haïtiens. Depuis le tremblement de terre, il y a cependant un éveil sérieux de la population face à la question du handicap en Haïti. Qu'en est-il du handicap mental en particulier?

L'Arche Ayiti


À L'Arche Ayiti, nous privilégions une approche communautaire du handicap mental. Très appropriée à l'esprit haïtien et demandant moins de ressources médicales, celle-ci favorise la relation et le développement de la personne.